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Entrevue avec l'artistePour en savoir plus

Entrevue avec Claude Tousignant

LE 21 SEPTEMBRE 2005

Christine Bernier : La remarquable constance de votre parcours artistique nous porte à vous poser quelques questions d’ordre biographique. Débutons, si vous le voulez bien, par la genèse de votre vie d’artiste : quel est votre plus ancien souvenir d’avoir fait de la peinture ?

Claude Tousignant : Vers l’âge de 12 ou 13 ans, alors que j’avais une très mauvaise grippe, j’ai copié des calendriers de l’Oratoire Saint-Joseph !

C. B. : Quelles étaient vos principales inspirations artistiques pendant vos études à l’École d’art et de design du Musée des beaux-arts de Montréal ?

C. T. : Matisse, Mondrian, Borduas…

C. B. : Au moment où votre goût pour l’abstraction s’est révélé, vos œuvres étaient soit géométriques, soit gestuelles. Pourtant après les années 1950, la gestualité semble refoulée et réapparaît très rarement dans vos travaux. Pourriez-vous nous donner une explication de cette observation ?

C. T. : J’ai fait de la peinture abstraite à l’École d’art et j’ai toujours continué, qu’elle soit géométrique ou gestuelle. Il n’y a pas un passage radical du gestuel au géométrique dans ma démarche. Mon travail sur l’abstraction est un continuum organisé selon une ligne non pas évolutive, mais plutôt en boucle. J’ai fait des retours à la peinture gestuelle, parfois; c’est une parenthèse qui revient.

C. B. : Votre oeuvre Monochrome orangé, que l’on peut considérer comme un véritable manifeste pictural émerge dans une situation un peu semblable à celle dans laquelle Malevitch avait créé son Carré noir. Pour Malevitch, l’objectif était de retrouver un « zéro des formes » pour refuser toutes les formes d’art précédentes. Plus tard, pendant les années 1950, il y avait déjà, malgré un conservatisme persistant, une tradition de peinture purifiée de toute forme de représentation. Comment préciseriez-vous la particularité de votre démarche par rapport à vos grands prédécesseurs : Malevitch, Mondrian et d’autres artistes fondateurs de l’art abstrait ?

C. T. : Monochrome orangé est venue après une série de tableaux très abstraits mais composés de taches. C’est une œuvre qui est apparue dans ma production comme la résolution du problème que je posais dans les autres tableaux. Je ne cherchais pas à en faire une œuvre de rupture. Les Européens cherchent davantage à se situer dans une suite historique, alors qu’en Amérique du Nord, les démarches sont plus « personnelles » : les œuvres s’inscrivent dans notre production d’abord, et on ne se demande pas constamment « où en est la peinture ».

C. B. : Quels sont les rapports du subjectif et de l’objectif dans vos œuvres ?

C. T. : Il y a du subjectif en ce sens que je fais ce que j’ai envie de faire. Mais je vois toujours mes tableaux d’une manière objective.

C. B. : Quel est le rôle de l’accidentel dans votre travail ?

C. T. : Il est nul : il n’y a pas d’accidentel dans mon travail.

C. B. : Votre séjour en Italie, après l’obtention du Prix de l’Institut canadien de Rome en 1973, a-il eu des échos dans vos travaux ?

C. T. : J’ai fait une suite d’arches, inspirées des arches de l’architecture de la ville de Bologne. Mais j’avais déjà fait des arches précédemment; cette expérience de voyage n’a donc fait que confirmer mon intérêt pour cette forme.

C. B. : Les titres de vos œuvres sont de types différents. Certains renvoient à une expérience spirituelle (Satori), d’autres évoquent des objets (Gong chinois), d’autres encore sont des descriptions de la surface du tableau (Monochrome jaune). Il y a aussi des hommages (Hommage à Barnett Newman), des associations libres (Same… same…), etc. Dans le contexte de votre démarche, il est étonnant de retrouver des titres qui évoquent des objets. Quelle est la fonction de ces titres chez un artiste qui rejette, dans son langage pictural, les moindres dénotations des formes du réel ?

C. T. : Les titres viennent après la réalisation, jamais d’une idée qui aurait précédé l’œuvre. Prenons quelques exemples. L’œuvre intitulée Rythmique stochastique : ce deuxième mot vient du musicien Iannis Xenakis; je lui ai emprunté ce terme parce qu’il correspondait à mes tableaux à ce moment. Les titres Gong viennent d’un autre musicien, français, qui parlait de « l’effet gong » dans les sons musicaux. Le tableau intitulé Grand paysage bleu ne représente pas un paysage, évidemment, puisque c’est un monochrome bleu. Le titre fait plutôt référence au format rectangulaire horizontal, que nous appelons « format paysage ». Un autre exemple : dans l’exposition Graff que présentait le Musée d’art contemporain en 1988, on pouvait voir mon grand tableau qui s’intitule Faux Vacuum : ce terme de physique désigne une apparence de vide qui est rempli de rapports entre les objets. D’autres, parmi mes titres, proviennent d’extraits de poèmes de Gauvreau…

C. B. : En 1992, le Musée des beaux-arts du Canada présentait une exposition qui portait sur la « crise de l’abstraction » dans l’art canadien des années 1950. Quelle est, à votre avis, la situation de l’art abstrait aujourd’hui ?

C. T. : Aujourd’hui, c’est très pauvre : il n’y a plus beaucoup de gens qui s’intéressent à la peinture, et dans les galeries, nous voyons surtout de la vidéo et de la photographie. Cela dit, je ne suis pas certain qu’on puisse parler de « crise » pour décrire l’état de l’art abstrait dans les années 1950. Et pas davantage aujourd’hui : la situation actuelle n’est pas une crise. Certes, il n’y a plus beaucoup d’artistes qui pratiquent l’art abstrait. Pourtant, il y a beaucoup d’art abstrait dans les musées et il n’y a jamais eu autant de visiteurs dans les musées… À New York, par exemple, les musées montrent beaucoup de peinture.

Entrevue dirigée par Christine Bernier, avec la collaboration de Boris Chukhovich.


Autoportrait - Claude Tousignant

Portrait de l'artiste
Photo : Claude Tousignant
© Claude Tousignant, 2005

Atelier - Claude Tousignant

Atelier de l'artiste
Photo : Claude Tousignant
© Claude Tousignant, 2005

Autoportrait - Claude Tousignant

Portrait de l'artiste
Photo : Claude Tousignant
© Claude Tousignant, 2005

Autoportrait - Claude Tousignant

Portrait de l'artiste
Photo : Claude Tousignant
© Claude Tousignant, 2005