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Note biographiqueParcours artistique

Peinture - sculpture : allers-retours

La peinture est visuelle, la sculpture est sensuelle.

Claude Tousignant

L’artiste cherchant une simplicité extrême de la forme et parvenu à un tableau idéalement monochrome se retrouve dans une situation difficile. Il a déjà découvert un « zéro des formes », un « objet de premier degré1 », cette particule élémentaire qui rend sa quête de dépouillement achevée. Entamer une nouvelle recherche ? changer de paradigme ? ou continuer à travailler sur les mêmes problèmes en risquant de se répéter et de réinventer la roue ?

Le premier choix de Tousignant se rapproche de celui de Rodtchenko. Après un certain recul vers la polychromie sur le tableau, il réalise que la meilleure façon de suivre son inclination pour les plans monochromes serait de les combiner non sur une même surface, mais dans l’espace tridimensionnel. Les surfaces monochromes deviennent nombreuses et forment désormais des sculptures tout en gardant leur propre identité chromatique et leur autonomie les unes par rapport aux autres. Dans une mesure plus importante encore que le graphisme gestuel, les idées sculpturales influencent chez Tousignant le développement de la peinture et subissent, à leur tour, des métamorphoses après les innovations picturales que l’artiste apporte dans ses tableaux. Cette interaction caractérise tout l’œuvre de Tousignant depuis 1959. On pourrait en souligner quelques étapes :

1959-1961

Claude Tousignant se lance dans une première série tridimensionnelle composée de neuf sculptures. Celles-ci présentent des structures dont les modules élémentaires sont constitués par des planches monochromes en bois. Comme dans ses peintures des années précédentes, l’artiste met en jeu les rapports entre les plans unicolores qui forment des compositions variées à partir de surfaces verticales, horizontales et parfois inclinées. Ainsi, après avoir défini une matrice élémentaire — plan monochrome découpé du tableau —, Tousignant achève sa quête d’objectivation de la peinture, en transformant le plan, grâce à son épaisseur, en un vrai objet tridimensionnel. Le module retrouvé (un parallélépipède monochrome) sert à l’artiste de forme atomique pour construire des structures « moléculaires ». Pourtant, leur édification entraîne une complexité et une polychromie des « molécules ». Le jeu des espaces marqués par des constructions multicolores semble séduisant, mais risque de devenir prolixe, ce qui contredirait la sobriété à laquelle l’artiste tient le plus. Ainsi, en se complexifiant, les constructions exigent aussi une certaine homogénéité que l’artiste cherche à obtenir grâce aux jeux rythmiques et à l’utilisation répétitive des mêmes couleurs (Petit relief, 1959; Construction dans le losange, 1961; Cristallisation, 1961; etc.). Si ces moyens restrictifs lui semblent insuffisant, l’artiste revient à la monochromie (Petite sculpture blanche, 1960-1961).

1968

L’œuvre exécutée en 1968 et intitulée Hommage à Barnett Newman reste une expérience unique dans l’ensemble des travaux de Claude Tousignant. Elle est composée de trois éléments tridimensionnels qui ne se sont reliés les uns aux autres que par l’espace qui les unit. Il s’agit d’un cerceau suspendu entre deux unités verticales. Les trois pièces sont minces et ressemblent aux œuvres graphiques non seulement grâce à leurs proportions bien allongées et gracieuses, mais aussi grâce à la structuration chromatique qui rapproche cette composition de la série picturale Accélérateurs chromatiques réalisée par l’artiste au cours des années 1960. On voit une intervention de deux genres — du dessin et de la peinture — dans l’espace tridimensionnel, et c’est l’espace même qui est visé par l’artiste. Dans les notes de Tousignant, on lit : « Dans ma sculpture de 1967-1968, Hommage à Barnett Newman, il s’agissait en quelque sorte d’un dessin dans l’espace, dessin fait avec des vibrations chromatiques. On a, je crois, lorsqu’on s’engage dans cette sculpture, l’impression d’une immatérialité de l’objet. La sculpture devient presque pur espace2. »

Depuis 1973

En 1973, Claude Tousignant remporte le Prix de l’Institut canadien de Rome et fait un séjour d’un an dans cette ville. L’Italie ne le fait pas changer de paradigme. Bien au contraire : après avoir fait connaissance avec les trésors d’art de l’Antiquité romaine, de la Renaissance et du baroque, il retourne à une manière beaucoup plus rigoureuse que celle qui caractérisait son œuvre dans les années 1960. Et avant tout, il redécouvre le caractère monumental et expressif des simples plans monochromes. Ceux-ci reviennent dans son œuvre après une longue pause de presque vingt ans et s’imposent avec solidité et constance jusqu’à nos jours. Dans ce retour, le rôle de l’Italie nous semble cependant bien considérable. Des traces du séjour à Rome sont bien perceptibles dans l’œuvre « post-italien » de Tousignant. On les reconnaît, par exemple, dans les nouvelles compositions de l’artiste présentant des « demi-cercles » couronnant des rectangles qui rappellent sans faute la forme la plus populaire de l’architecture romaine : l’arche. Certainement, Claude Tousignant n’est pas séduit par le caractère ornemental de l’architecture romaine, mais par des combinaisons des formes circulaires et rectangulaires qu’on voit, par exemple dans les arches de la basilique de Maxence ou dans les ruines du Colisée. La forme architecturale épurée de tous les détails et parvenue à une géométrie dépouillée aide l’artiste à faire une démarche très importante dans le croisement de la peinture et de la sculpture. D’une part, le tableau-arche reçoit une épaisseur considérable; de l’autre, il n’est plus accroché au mur mais posé sur le sol. Ainsi, cette « construction », qui se fait avec un châssis et une toile de tableau ordinaire, se transforme en tableau-sculpture dont les rapports avec l’espace environnant sont définitivement différents de ceux qui sont propres à la peinture de chevalet. Tousignant résume cette métamorphose en dénommant Sculpture le triptyque composé de trois arches noires qui se découpent sur le fond du mur (1973-1974). L’artiste réalise encore quelques œuvres de la même manière en variant les dimensions et les couleurs des arches, mais décide finalement d’abandonner leur forme qui évoque impérieusement l’architecture.

Ce que Claude Tousignant retient de ses expériences post-italiennes est une « chosification » qui s’affirme dans les formes abstraites au moment où on les met sur le plancher. L’objectivation du tableau visée par l’artiste dès les années 1950 atteint ici sa forme accomplie. En délaissant les expériences sur les arches, Claude Tousignant en tire des leçons pratiques et réalise par la suite de nombreuses séries de parallélépipèdes monochromes (Satori, 1978; Monochrome jaune, 1981; Thanatos, 1983; Double polychrome rouge et noir, 1987; le triptyque Codicille, 2002-2003, etc.) posés sur le sol. Après Monochrome orangé, cette nouvelle forme de l’irréductibilité artistique se montre si convaincante que Claude Tousignant lui reste fidèle même en créant des tableaux destinés à être accrochés contre le mur. Dans tous les cas, l’épaisseur du tableau est désormais traitée par l’artiste en tant que partie intégrante de son œuvre, ce qui rend donc les toiles tridimensionnelles chosifiées et objectivées. Par ailleurs, cette même exploration des formes découpées aboutira à la création des installations environnementales temporelles (Construction 419, 1981-1982; Construction 420, 1981-1982) intégrées dans l’espace architectural du Musée des beaux-arts de Montréal où elles ont été exposées. D’ailleurs, d’autres installations — telles Ensemble #6, 1983, Ensemble #7, 1983, etc. — sont autonomes et peuvent se configurer chaque fois en une nouvelle « composition d’unités primaires » constituées par des prismes monochromes à base triangulaire et rectangulaire.


Notes de bas de page
  1. Expression de l’artiste citée par James D. Campbell dans son essai « Espaces-tensions : œuvres de Claude Tousignant », dans Claude Tousignant : espace – tensions. 1955-1998, Montréal, Galerie de Bellefeuille, 1999, p. 18.

  2. Cité d’après Daniel Corbeil, Claude Tousignant, Ottawa, Galerie nationale du Canada, 1973, p. 10.





 Monochrome jaune (Hommage à Érik Satie), 1981