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Note biographiqueParcours artistique

Conception artistique dans les textes

Après avoir réalisé Monochrome orangé, Claude Tousignant revient aux tableaux polychromes dans lesquels il joue avec des plans horizontaux (Horizontale rouge, 1958; Sans titre, 1960), verticaux (Verticales jaunes, 1958; Le Carreau bleu, 19601) ou mosaïques, en visant les effets esthétiques provenant de l’interaction des masses et de la subordination géométrique des éléments picturaux. Comme auparavant, les œuvres gestuelles sont fréquentes durant cette période que l’on peut qualifier de transitoire (mentionnons, par exemple, le dessin Sans titre, exécuté en 1958; et deux dessins Sans titre et Sans titre, de 1961). Pourtant, après le Monochrome orangé, ces travaux se montrent comme préparatoires, comme si l’artiste reculait un peu en attendant un nouveau coup d’éclairement.

À la même époque, Claude Tousignant résume le sens de son travail de façon théorique dans la publication souvent considérée comme son manifeste esthétique. Il s’agit du texte « Pour une peinture évidentielle » publié dans le catalogue de l’exposition Art abstrait réunissant les énoncés des Plasticiens de Montréal.

En analysant ce texte, les critiques d’art ont toujours porté une attention particulière à l’intention de Tousignant de purifier autant que possible ses moyens d’expression. Dans la description de cet objectif essentiel, l’artiste parvient à une même simplicité et une même expressivité de style qui caractérisent ses créations visuelles. Il n’est pas étonnant que cette description reste omniprésente dans tous les écrits portant sur l’œuvre de Tousignant : « Ce que je veux c’est purifier la peinture abstraite, la rendre encore plus abstraite. […] Ce que je veux, c’est objectiver la peinture, l’amener à sa source là où il ne reste que la peinture, vidée de toute chose qui lui est étrangère2. » D’ailleurs, ce désir d’épurer une œuvre d’art pour qu’il n’en reste qu’une seule « idée » ou « thème » pictural est partagé par tous les Seconds Plasticiens et exprimé de différentes façons dans presque tous les textes du recueil Art abstrait. Pourtant, ceux-ci recèlent encore au moins un aspect commun et très important. Il s’agit des rapports entre l’artiste et son œuvre.

Les Plasticiens de Montréal sont d’accord dans leur quête de « l’œuvre en soi » qui ne comporte aucune référence ni à la nature ou aux objets réels, ni aux rapports figure-fond, ni à une perspective ou à une profondeur tridimensionnelle quelconques. Pour eux, l’œuvre picturale est une « chose » qui vit sa « choséité », c’est-à-dire, l’ensemble de ses qualités intrinsèques qui la définissent en tant que telle. En refusant la représentation des objets sur le tableau, les Plasticiens veulent que leurs tableaux soient des objets dont la première fonction est d’être observés en tant qu’entité esthétique. Pourtant, de tels objets sont liés à la réalité et surtout à l’artiste. L’interprétation de leurs rapports réciproques n’est pas univoque chez les Plasticiens. Chez quelques-uns, nous retrouvons des traces de la quête spirituelle qui animait, par exemple, les expériences de Malevitch qui, en créant un tableau abstrait, voulait y voir une icône mystique qui ouvre un accès à une « quatrième dimension »; ou celles de Mondrian qui, inspiré de la théosophie, partageait des idées néo-platoniciennes et prétendait présenter dans ses œuvres une « réalité universelle » qui ne ressemble pas aux formes du visible parce que celles-ci sont illusoires et trompeuses. Par exemple, Fernand Toupin croit que « Le tableau est […] devenu la projection spirituelle de ce besoin d’ordre et le reflet d’une civilisation idéale, où l’esprit non dénué de sensibilité domine la matière3. » Quant à Guido Molinari, il « récuse toute référence à Platon pour ce qui est du plasticisme4 » et articule plutôt un aspect langagier du plasticisme. Ce qu’il écrit à propos des forces « qui [l’]obligent à organiser l’espace pictural selon certaines constantes » évoque l’idée de Roland Barthes selon laquelle, dans le processus de création d’une œuvre d’art ou de littérature, c’est le langage qui domine l’auteur et non l’inverse.

Claude Tousignant entend autrement l’« objectivation » de la peinture. Étant depuis son enfance, d’après son propre aveu, une personne « hystériquement anti-religieuse5 », il refuse, comme Molinari, la présence dans ses œuvres d’une certaine spiritualité autre que la sienne. Les œuvres d’art pour lui sont des êtres en soi, mais en même temps elles « expriment l’être entier de leur créateur sans faire référence à quelque notion extérieure que ce soit6 ». Ainsi, l’objectivation de la peinture n’est qu’une condensation dans un tableau des qualités qui sont propres à la personne qui le crée. Cette condensation n’est pas illustrative, et elle ne jette aucune lumière sur les rapports et les sensations qui lient l’auteur au monde extérieur. « Ce qui m’intéresse, écrit Claude Tousignant, c’est que les tableaux soient des êtres, non des représentations. Pour cela, il faut respecter en tout le propre des qualités basiques du tableau. Le tableau est un objet étrange en soi. Soit qu’on le regarde comme si c’était une fenêtre dans laquelle il arrive des choses ou bien soit qu’on le regarde comme objet, comme on regarderait une pièce de céramique ou un arbre. D’une façon ou de l’autre, le tableau nous apparaît étrange. Le produit d’une drôle de civilisation. Une sorte de parallélépipède plus ou moins étendu, plus ou moins épais, dont la fonction est d’être regardé. Pourquoi? Quelle absurdité! Certains diront que justement sa seule fonction est d’être une image plus ou moins creuse, plus ou moins aplatie… Moi je dis que justement cette absurdité est pleine de sens parce que tout ce qui la compose à ce moment-là est sens. Tous ses éléments ne sont que cela, sens, signification et expression7. »

Si l’artiste médiéval et même certains fondateurs du modernisme cherchent à exprimer l’absolu surhumain, qu’ils appellent parfois la vérité, Tousignant vise un absolu à lui, absolu personnel, substantiel et existentiel : « L’expression est une question d’identité entre l’œuvre et l’artiste. Si un musicien s’exprimait totalement, je crois qu’il jouerait une seule note avec un certain instrument d’une certaine hauteur et d’une certaine durée.

L’artiste est celui qui est. Qui cherche à poser sa présence. Il cherche à affirmer son existence. Pour arriver à cela, il doit se singulariser. Il doit raffiner ses moyens, son expression jusqu’à ne dire que l’essentiel8. »


Notes de bas de page
  1. La Collection du MACM possède des répliques de ces œuvres réalisées par Claude Tousignant en 1971 sous la forme de sérigraphies.

  2. Claude Tousignant, op.cit.

  3. Fernand Toupin, « Synthèse et spirituel », dans Art abstrait : Belzile, Goguen, Juneau, Leduc, Molinari, Toupin, Tousignant, Montréal, Écoles des beaux-art de Montréal, 1959.

  4. Guido Molinari, « Réflexions sur l’automatisme et le plasticisme » (1961), dans Guido Molinari, Écrits sur l’art (1954-1975), textes compilés et présentés par Pierre Théberge, Ottawa, Galerie nationale du Canada, 1976, p. 39.

  5. James D. Campbell, After geometry : the abstract art of Claude Tousignant, Toronto, ECW Press, 1995, p. 27.

  6. Notes manuscrites de l’artiste. Publiées par Normand Thériault dans son article « Claude Tousignant : un écrit en deux temps », dans Claude Tousignant, Catalogue d’exposition, 49th Parallel, Centre d’art contemporain canadien, 1987, p. 30.

  7. Idem.

  8. Idem.





 Horizontale rouge, 1958 - 1976


 Sans titre, 1960


 Verticales jaunes 1958 (tirée de l'album Sans titre, 1971)


 Le Carreau bleu 1960 (tirée de l'album Sans titre, 1971)


 Sans titre, 1958


 Sans titre, 1961


 Sans titre, 1961