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Note biographiqueParcours artistique

Monochrome orangé

Les critiques d’art qui interprétaient l’œuvre de Tousignant ont toujours dû s’attarder à ce tableau exécuté en 1956. On n’exagérerait aucunement son importance si l’on disait que Monochrome orangé a été l’œuvre-manifeste dans laquelle l’esprit du plasticisme de Montréal s’est matérialisé de la façon la plus révélatrice et déterminée. Pourtant il ne s’agit que d’un tableau carré monochrome dont la surface lisse ne contient ni combinaisons de plans ni aucune texture perceptible. Un simple carré orangé… Il faut pourtant avouer que derrière cette simplicité se cache un travail conceptuel qui fait inclure le nom de Claude Tousignant dans la liste des figures emblématiques de l’art abstrait. En éliminant du tableau les traces de la troisième dimension euclidienne, l’artiste arrive à une conclusion selon laquelle deux plans sur la même surface contiennent déjà un élément de la figuration. Car leur tonalité est toujours différente… Par conséquent, notre perception fait ressortir à l’avance le plan dont la tonalité est plus intense, tandis que le second se voit plus au fond. Pour détruire ce vestige présumé de l’art classique, Tousignant doit non seulement braver les conventions élaborées par les Automatistes et Plasticiens de Montréal, mais aussi réviser certains concepts fondateurs du modernisme. Ainsi, il refuse le principe plastique des Carrés de Kazimir Malevitch et les grilles de lignes noires et de plans monochromes de Piet Mondrian. En effet, même si l’auteur du Carré noir prétendait à « se transfigurer en zéro des formes », tous ces carrés — noirs, blancs et rouges — ont toujours été présentés sur un fond qui se percevait comme un arrière-plan, ce qui évoquait la tridimensionnalité. De même, Piet Mondrian et de nombreux artistes abstraits des années 1920 et 1930, dont le but était aussi de détruire l’espace euclidien, n’ont jamais osé la dernière démarche radicale vers la fin de la révolution moderniste : détruire l’opposition des plans et de l’ « arrière-fond ». De même, Barnett Newman et Ad Reinhardt, artistes américains qui tenaient à la peinture monochrome et à l’absence du fond, n’ont jamais essayé de présenter un seul plan uniformément coloré.

Claude Tousignant a eu le droit d’écrire plus tard : « Je fis … une exposition de tableaux hard-edge que je considère, avec l’exposition de Molinari la même année, comme étant l’un des gestes les plus révolutionnaires qui aient été posés dans la peinture internationale1. » Lui-même, par le Monochrome orangé, l’artiste français Yves Klein, par ses nombreux Monochromesréalisés au milieu des années 1950, et l’artiste américain Robert Rauschenberg, par ses White Paintings (1951), ont marqué l’achèvement logique d’une longue quête collective de l’art occidental de la première moitié du XXe siècle.

Ces démarches se font de façon indépendante, chacune s’inscrivant dans sa propre lignée des antécédents et des « postfaces ». Au début des années 1950, la vie artistique n’est pas encore « globalisée », et les différences entre l’Europe et l’Amérique, même dans l’exécution des tableaux nettement monochromes, restent flagrantes. Les artistes d’Europe gardent un goût particulier pour la texture, en valorisait ainsi l’aspect artisanal du travail de l’artiste qui servait de liaison entre la peinture contemporaine et celle du passé. « Si aventureux soient-ils dans leurs “ images ”, dira le critique d’art Clement Greenberg, les peintres parisiens de la jeune génération se préoccupent encore de la « qualité du pigment » en son sens le plus conventionnel, ils “enrichissent” leurs surfaces d’une peinture butyreuse et de pellicules d’huile ou de vernis. Et la composition est ajustée de manière à frapper le regard avec à-propos. Ou encore un semblant d’illusion de profondeur traditionnelle, obtenue par des glacis ou des dégradés de couleurs plus doux, plus suave, plus conventionnellement imposant et somptueux que l'idée2 … » Les artistes d’Amérique, quant à eux, visent le détachement plus radical de la tradition classique menant jusqu’à l’effacement de toute touche personnelle à la surface picturale3. Plus de coup de pinceau, plus de trace de main... Au moment où Tousignant voit les monochromes de Klein, il sent une vive déception : « Tout n’était que textures. Monochromes d’accord, mais des paysages en bleu! … Des monochromes : formidable! Mais de la poésie appliquée4. »

La perception de Tousignant n’est pas fautive. Klein lui-même admettait que ces œuvres peuvent présenter, en particulier, un « paysage du monde de la couleur jaune5… » Pourtant plus tard, Tousignant verra et adorera les monochromes « purs » de Klein privés de ce caractère paysager. Klein, quant à lui, sera déçu par l’accueil froid de son exposition Yves Klein le Monochrome qui aura lieu à New York en 1961. En effet, c’est depuis plusieurs années que la peinture monochrome des artistes nord-américains, ignorée par Klein, est exposée à New York, et le titre de l’exposition paraît, de toute évidence, injustifié aux yeux du public américain. Tous ces faits témoignent qu’au cours des années 1950 la peinture monochrome se développe dans les centres européens et nord-américains de façon parallèle et indépendante. De ce point de vue, il paraît étrange qu’au temps où les monochromes de Klein et Rauschenberg sont toujours présentés comme des exemples classiques du genre, l’ « aventure monochrome » de Tousignant ne soit pas même mentionnée dans les ouvrages internationaux, même si ceux-ci sont écrits en notre temps favorisant la circulation libre de l’information6. Une telle réticence semble d’autant plus injuste que les expériences monochromes de Klein dont l’existence est certaine7 ne durèrent que quelques années, et celles de Rauschenberg se sont limitées à quelques séries : essentiellement, blanche (1951) et noire (1953). Quant à Tousignant, ses travaux monochromes se poursuivent depuis 1956 jusqu’à nos jours et sont à maintes reprises exposées, parfois de façon rétrospective, dans des musées8.

Pour chacun de ses créateurs, l’apparition de la peinture monochrome a toujours été dramatique. Elle signifiait un passage à un état tout nouveau, et souvent, ils voient dans cet acte d’accomplissement une mort symbolique de la peinture. Ce n’est pas par hasard que les couleurs les plus fréquemment utilisées par les artistes dans leurs premiers monochromes sont le blanc et le noir. Parce qu’il s’agit d’un passage vers l’irréductible, vers le vide, vers un au-delà de la problématique de l’art… Rappelons qu’Alexandre Rodtchenko, constructiviste russe, décida, après avoir peint un triptyque monochrome, de s’abstenir de peindre pour passer à la sculpture et à la photographie. Yves Klein, lui aussi, à l’occasion de son « Exposition du vide », aurait prononcé un discours éloquent : « Vous avez tous eu conscience ce soir d’assister à un moment historique dans l’histoire de l’art universel. Au delà même de ma modeste personne, c’est la brusque extrapolation de quatre millénaires de civilisation qui vient de trouver son couronnement exhaustif. »

Pour Tousignant aussi, sa découverte de l’expression monochrome signifie un passage à un domaine inconnu; mais plutôt qu’un achèvement du cheminement, il faut y voir l’apparition des nouvelles perspectives. La couleur de son premier tableau monochrome témoigne explicitement qu’il ne s’agit pas d’une irréductibilité totale. Au contraire, après avoir réduit « au zéro » toutes les autres caractéristiques picturales — forme, texture, rythme et composition — Tousignant signale que c’est désormais la couleur qui est en jeu. Dans son manifeste qui paraîtra trois ans plus tard, il écrira : « Ce qui m’intéresse, ce sont les relations de couleurs et non la forme prise indépendamment dans son narcissisme9 ». Pour la première expérience, il choisit la couleur orangée, un produit intermédiaire de deux couleurs primaires qu’on peut faire varier sans cesse en obtenant toujours les résultats divers. Ainsi, Tousignant poursuivra l’exploration de la peinture monochrome là où plusieurs de ses précurseurs la trouvaient achevée. D’ailleurs, il reviendra aux monochromes beaucoup plus tard. L’artiste avoue qu’en 1956, Monochrome orangé était pour lui un « objet extrêmement étrange. Il m’a d’ailleurs fallu quelques années pour saisir que c’était là ce que je recherchais. L’œuvre avait été posée au départ comme un geste théorique, mais j’en suis venu à reconnaître sa portée et ses multiples conséquences pour l’évolution de mon œuvre10. »


Notes de bas de page
  1. Claude Tousignant, « Quelques précisions essentielles », dans Peinture canadienne-française (débats), « Conférences J.A. De Sève, nos 11 – 12 », Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1971, p. 81.

  2. Clement Greenberg, Art et culture : essais critiques, traduction par Ann Hindry, Paris, Macula, 1988, p. 139.

  3. Barnett Newman, un des artistes qui a beaucoup influencé l’œuvre de Claude Tousignant, écrivait à ce propos : « Il est intéressant de constater que, face à l’idéal grec qui s’impose à nous, l’artiste européen éprouve la nostalgie des formes anciennes, espérant atteindre la tragédie en dépeignant son apitoiement sur la perte d’une colonne aux lignes gracieuses ou d’un profil antique. […] Tout est tellement raffiné ! Par comparaison, l’artiste américain est un barbare, il ne ressent pas cette sensibilité aiguë face à l’objet qui, chez l’Européen, commande l’émotion. […] Il n’a même pas l’objet. » Cité d’après Denise Leclerc, La crise de l’abstraction au Canada. Les années 1950, Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 1992, p. 60.

  4. Normand Thériault, Claude Tousignant : sculptures, Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 1982, p. 28.

  5. Yves Klein, Le dépassement de la problématique de l’art et autres écrits, Paris, Écoles nationale supérieure des beaux-arts, 2003, p. 224.

  6. Comme exemples d’une telle réticence, on pourrait mentionner deux ouvrages récents : Barbara Rose, Gladys Fabre, Christopher K. Ho, Vincenzo Trione, Le monochrome : de Malevitch à aujourd’hui, Paris, Éditions du Regard, 2004; Denys Riout, La peinture monochrome : histoire et archéologie d’un genre, Nîmes, Édition Jacqueline Chambon, 1996 (réédité en 2003).

  7. Les dates d’exécution des premiers tableaux monochromes d’Yves Klein ne sont pas identiques chez différents auteurs et chez Klein lui-même. Selon la recherche récente de Denys Riout, « Klein tenait à enraciner profondément dans son propre passé sa conception de la monochromie…» et « ses affirmations, rendues floues par leurs variations, incitent à la circonspection », Denys Riout, op. cit., p. 17.

  8. Par exemple, l’exposition Claude Tousignant : monochromes, 1978 – 1993 a été présentée au Musée du Québec (actuellement, le Musée national des beaux-arts du Québec) en 1994.

  9. Claude Tousignant, « Pour la peinture évidentielle », dans Art abstrait : Belzile, Goguen, Juneau, Leduc, Molinari, Toupin, Tousignant, Montréal, Écoles des beaux-art de Montréal, 1959.

  10. James Campbell, Claude Tousignant : monochromes, 1978 – 1993, Québec, Musée du Québec, 1994, p. 24.