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Note biographiqueParcours artistique

Parcours artistique de Claude Tousignant

Les débuts

Comme tout étudiant à son époque, Claude Tousignant commence à apprendre les beaux-arts en peignant des paysages et des natures mortes. Pourtant, déjà au début, sa peinture n’est pas académique ou impressionniste. Ses premières œuvres — telles Sans titre (paysage), 1948, et Les lys, 1950 — témoignent avec évidence que le futur artiste cherche à éviter les modes d’expression officiellement respectés et favorisés dans le Québec de l’après-guerre. Sans s’attarder sur les expériences obligatoires de représentation et d’imitation de la nature, il crée d’abord des tableaux semi-figuratifs (Mache, 1950) et avance rapidement vers la peinture abstraite (Ussimimique, 1951). La dernière peinture mentionnée1 tire sa tension du contraste entre de grandes surfaces sombres et d’autres, pâles, qui interagissent de façon conflictuelle, sans présenter ces zones de passage que l’on appelle soft-edge. Il est étonnant que ce tableau soit l’œuvre d’un jeune étudiant issu d’un milieu relativement isolé et provincial, étant donné que de semblables expériences se réalisent en même temps à New York, capitale reconnue de l’art international de cette époque, dans le cadre du mouvement intitulé expressionnisme abstrait. En particulier, cette révélation stylistique de Tousignant est très proche des travaux de l’abstractionniste new-yorkais Clyfford Still réalisés en cette même année 1951.

Cette transformation rapide révèle l’acuité avec laquelle le jeune artiste, en s’écartant de la voie commune, parvient à saisir l’esprit sous-jacent de son temps. En effet, au moment où il entre à l’École d’art et de design auprès du Musée des beaux-arts de Montréal, un tournant capital s’amorce dans les arts visuels au Québec. En cette même année 1948, l’apparition de deux manifestes bouleverse la vie artistique de la Province. Le premier, Prisme d’yeux, naît du groupe d’artistes guidé par Alfred Pellan, et le second, Refus global, est écrit par Paul-Émile Borduas et signé par le groupe des Automatistes. Les deux manifestes visent à moderniser de façon radicale l’art québécois dominé par un académisme désuet privilégiant des genres traditionnels : paysage, nature morte, scènes mythologiques, etc. Pourtant, les revendications des deux groupes sont bien différentes : celui de Pellan ne cherche que la liberté et le pluralisme d’expression esthétique, tandis que les Automatistes réclament la transformation révolutionnaire de toute la société québécoise dont l’esprit catholique conservateur freine, selon leur vision des choses, le développement libre de l’homme et des arts. Jeune étudiant, Claude Tousignant est plus proche du groupe de Pellan dont deux membres — l’auteur de Prisme d’yeux, Jacques de Tonnancour et le cosignataire du manifeste, Gordon Webber — enseignent à l’École d’art et de design.

Ainsi, certaines idées de Prisme d’yeux semblent trouver un écho dans les œuvres postérieures de Tousignant. Pour s’en persuader, il suffit de comparer le texte de Jacques de Tonnancour avec celui de Tousignant écrit quelque dix ans plus tard, en 1959, et appelé Pour une peinture évidentielle. Selon Tonnancour, le groupe de Pellan cherche « une peinture libérée de toute contingence de temps et de lieu, d’idéologie restrictive et conçue en dehors de toute ingérence littéraire, politique, philosophique ou autre qui pourrait adultérer l’expression et compromettre sa pureté ». « Peinture pure? », se demandent les artistes; et ils répondent tout de suite : « Si l’on veut ». Tousignant, dans son texte, donne une expression maximaliste à cette même formule : « Ce que je veux c’est purifier la peinture abstraite, la rendre encore plus abstraite. […] Ce que je veux, c’est objectiver la peinture, l’amener à sa source, là où il ne reste que la peinture, vidée de toute chose qui lui est étrangère, là où la peinture n’est que sensation… » L’artiste précisera ainsi que l’extirpation des sujets littéraires, de l’idéologie et des formes du monde réel ne lui suffit pas. Selon lui, la peinture pure n’existera que dans les formes abstraites, et même celles-ci devront être purifiées de tout ce que la conscience associe à la figuration de la réalité.

La personnalité artistique se constitue essentiellement au cours d’années d’études : grâce à de nouvelles informations, à un bon enseignant ou aux amitiés nouées dans l’apprentissage commun. Claude Tousignant est doublement chanceux. La même école est fréquentée par Guido Molinari qui deviendra un artiste avec qui Claude Tousignant partagera de nombreuses affinités esthétiques. Depuis les années 1950, leurs noms symbolisant deux versions de la même quête de l’abstrait paraîtront régulièrement ensemble. Quant à l’enseignement, Tousignant est surtout redevable à celui de Gordon Webber qui est non seulement un artiste doué, mais aussi un professeur exceptionnel qui sait distinguer les prédispositions de ses élèves et mener chacun dans une direction appropriée. En plus, il est un élève du légendaire Laszlo Moholy-Nagy, artiste d’origine hongroise qui, en suivant les zigzags contradictoires de l’avant-garde du XXe siècle, a travaillé avec le groupe hollandais De Stijl tout comme avec des constructivistes russes et des artistes du Bauhaus. Lui-même théoricien et pédagogue, Moholy-Nagy participe à la publication, conjointement avec Walter Gropius, des ouvrages théoriques majeurs de l’avant-garde du premier quart du XXe siècle écrits par Paul Klee, Vassily Kandinsky, Kazimir Malevitch, Piet Mondrian, Theo Van Doesburg, Walter Gropius et lui-même. Par le biais de Moholy-Ngy, ces auteurs restent présents dans l’enseignement que Webber offre à ses élèves à Montréal. Ainsi un professeur a réussi à remplir une lacune séparant dans les années 1940 de jeunes étudiants de Montréal de l’art avant-gardiste d’Europe. Son intuition est telle qu’il conseille à Tousignant d’aller étudier la peinture auprès de Josef Albers, qui professait à ce moment au Black Mountain College, aux États-Unis. De ce même Josef Albers qui promet à ces disciples de renoncer à ses compositions innombrables combinant des carrés monochromes « dès qu’il en aurait épuisé toutes les possibilités. » Tousignant n’a pu se rendre aux États-Unis pour continuer ses études; mais, par ses expériences artistiques sur plusieurs années, il explorera lui-même les caractéristiques inépuisables des plans monochromes et surtout du Carré.

Après avoir terminé ses études à l’École d’art et de design, Claude Tousignant a la chance d’aller à Paris, qui demeure à ce moment, au moins aux yeux des artistes du Canada francophone, une Mecque nécessitant un pèlerinage artistique. Le séjour dure six mois, et le curieux pèlerin visite des temples d’art classique et moderne. Pourtant il se sent nettement déçu par la peinture contemporaine de l’École de Paris qui manque, à son avis, d’ascétisme et de pureté d’expression. À un certain moment de son « hadj », l’artiste réalise que le temps de sa scolarité est fini.


Notes de bas de page
  1. La Collection du MACM en possède une réplique Sans titre réalisée par Claude Tousignant en 1971 sous la forme d’une sérigraphie.





 Sans titre - 1951 (tirée de l'album Sans titre, 1971)