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Note biographiqueParcours artistique

Avant-propos

L'artiste est celui qui est. Qui cherche à poser sa présence. Il cherche à affirmer son existence. Pour arriver à cela, il doit se singulariser. Il doit raffiner ses moyens, son expression jusqu’à ne dire que l'essentiel.

Claude Tousignant

Il ne suffit pas d’expliquer la valeur d’une œuvre d’art en soi; il faut avant tout montrer la place qu’occupe une œuvre dans l’échelle de l’évolution des arts plastiques.

Piet Mondrian

Les œuvres de Claude Tousignant peuvent paraître simples. Ce sont notamment des rectangles monochromes et lisses, parfois bicolores, plus rarement polychromes… Ce sont aussi des cercles inscrits dans des rectangles ou des cercles formant des compositions concentriques ressemblant à des cibles de tir. Il faut aussi mentionner des sculptures constituées des mêmes éléments de base ou complexifiées par des triangles. Ou encore de rares œuvres où l’artiste explore un graphisme gestuel. Rien de plus… Et l’artiste insiste sur le fait qu’il ne cherche pas à apporter dans ses travaux quelque chose qui se cache derrière ces formes élémentaires. Si, sur le mandala bouddhique, un cercle inscrit dans un carré évoque toute une mythologie sophistiquée, les cercles et les carrés de Claude Tousignant ne sont, selon les dires de l’auteur, que des figures géométriques colorées. Ils se présentent dans l’espace sans faire allusion à une idéologie implicite, sans révéler des réalités invisibles et sans servir de fenêtre sur un autre monde. Leur forme vigoureusement sobre constitue leur seul contenu. Et cette simplicité — vraie et imaginaire — nous incite à nous poser certaines questions.

La première, même si elle semble naïve, reste tout à fait pertinente et actuelle. Au début du XXIe siècle, tout comme au long du siècle précédent, il faut toujours prouver que, parmi les carrés, les rectangles et les cercles colorés que l’homme produit dans ses diverses activités, il y a de simples figures géométriques, mais aussi des phénomènes qu’on peut qualifier d’œuvres d’art. Malgré les positions solides que l’art abstrait occupe depuis les années 1960 sur la scène internationale, la discussion qu’il suscite continue. L’abstraction est légitimée et souvent glorifiée, mais elle est aussi souvent banalisée et caricaturée, tout comme il y a cinquante ou cent ans. Comment, alors, y distinguer avec certitude l’exceptionnel du commun, le subversif du conformiste, l’art du non-art ?

La deuxième interrogation concerne la « spécificité de la simplicité » des œuvres de Claude Tousignant. Réduites à des figures archétypes et à des formes facilement reproductibles, comment préservent-elles leur identité singulière ? Quelles nouveautés apportent-elles dans l’élaboration du langage collectif de l’art abstrait du XXe siècle ? Quelque différentes que soient les circonstances historiques, comment discerner les nuances substantielles qui distinguent les carrés et les « cibles » de Tousignant du Carré noir de Kazimir Malevitch, des Monochromes d’Yves Klein ou, par exemple, des cercles concentriques de Kenneth Noland?

Le troisième questionnement s’impose au moment où l’on met l’œuvre de Claude Tousignant dans le contexte post-moderne, c’est-à-dire, dans une perspective selon laquelle l’art abstrait figure souvent comme trop académique. Aujourd’hui, dans une situation extrêmement incertaine qui annonce, selon une perception répandue, la fin de l’époque post-moderne, comment se précisent les objectifs que l’artiste s’est donnés au moment de l’épanouissement du modernisme au Québec?

En réalisant la légitimité de toutes ces questions, nous n’envisageons pas d’y donner des réponses définitives. Surtout parce que l’art de Tousignant contient très peu d’intelligible et s’adresse plutôt à notre sensibilité visuelle. Son apparence rationnelle est trompeuse : au fait, il est méditatif et évoque l’esprit zen à propos duquel un sage dit : « Si tu le comprends, tu ne le comprends pas, et si tu ne le comprends pas, tu le comprends. » Pour que notre référence ne paraisse pas bizarre et inadéquate, citons aussi Vassili Kandinsky, un des pères fondateurs de l’art abstrait, qui a avoué avec ironie qu’ « il n’existe pas de plus grand mal que la compréhension de l’art1».

Claude Tousignant a longtemps lutté contre la perspective rendue sur la surface picturale bidimensionnelle, mais, en analysant ses œuvres minutieusement aplaties, les critiques d’art ont toujours senti la nécessité de les examiner sur le fond des différents horizons artistiques. Celui, par exemple, qui se dessine dans les activités et les textes des Seconds Plasticiensmontréalais, ou, plus largement, celui du post-automatisme québécois, ou encore celui de l’art abstrait en Amérique d’après-guerre… Évidemment, ces auteurs ont eu raison. Même si la connaissance des contextes n’aide pas à contempler les travaux de Tousignant, elle rend visibles des lignes de force qui les ont mis au monde. Ainsi, présenter la biographie artistique de Claude Tousignant sous différentes perspectives de l’art moderne et contemporain serait probablement une bonne façon de répondre aux interrogations évoquées au début.

Parmi les artistes du Québec contemporain, Claude Tousignant est indiscutablement un des plus importants. Et dans la quête de pureté d’un nouveau langage artistique que les créateurs québécois entament avec l’arrivée du modernisme, il reste probablement le plus persévérant. Depuis l’apparition de ce peintre sur la scène artistique, celle-ci a radicalement changé. Les vagues de l’art médiatique et performatif ont succédé à l’abstraction et à l’engouement pour le « pop-art » et l’art optique. Pourtant, Claude Tousignant persiste. Il oppose aux mouvements ultramodernes la même quête picturale qui l’inspirait il y a plus de cinquante ans. Bouleversements sociaux, séismes culturels, perturbations artistiques : Tousignant n’y réagit pas. À la « réaction » et à l’engagement social il préfère une réflexion concentrée sur les propriétés capitales de la peinture. Et il réussit dans une telle stratégie, car, paradoxalement, son parcours ascétique provoque une réaction vive de la société, du public et de ses collègues. Critiqué ou adoré, son œuvre reste au centre de l’attention publique depuis les années 1950 et suscite divers échos artistiques, critiques et académiques.

Claude Tousignant échappe aux définitions fixes et aux échelles répertoriées. Certes, il a été avant tout un artiste montréalais et québécois préoccupé de repenser le concept d’automatisme et de proposer une vision de la peinture plus objectivée. Cependant il reste tout aussi indissociable du contexte de l’art abstrait canadien dans lequel il se place avec les Plasticiens de Montréal et le groupe des Onze de Toronto qui ont les mêmes attirances artistiques et souvent les même maîtres spirituels : il n’est pas étonnant qu’il ait souvent représenté l’art du Canada à l’étranger. À une échelle plus générale, Claude Tousignant fait partie d’un mouvement d’artistes nord-américains qui cherchaient à opposer à la « gracieuseté » de l’abstractionnisme européen, dans laquelle on reconnaissait une certaine nostalgie pour l’art classique, une quête plus « barbare » et directe de l’Essentiel : ainsi les innovations de Tousignant s’ajoutent à celles des expressionnistes abstraits et des minimalistes américains. Enfin, Claude Tousignant s’inscrit dans la lignée des artistes du XXe siècle combattant l’espace euclidien ou dans le cercle de ceux qui, fortement influencés par les conceptions de l’art zen, explorent la puissance du graphisme gestuel. C’est la multiplicité de tous ces contextes qui donne un sens particulier et complexe aux œuvres de Tousignant.


Notes de bas de page
  1. Vassili Kandinsky, « De la compréhension de l’art », dans Écrits complets, Paris, Éditions Denoël, 1970, p. 252.